La Fée aux gros yeux - Page 3

        Et comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les trésors de sa vision.

    Elle voyait les plus petits objets comme les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne voyait absolument rien.

        Longtemps on l'avait surnommée miss Frog (grenouille), et puis on l'appela miss Maybug (hanneton), parce qu'elle se cognait partout; enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies merveilleuses qu'elle savait faire, disait :

    - C'est une véritable fée!

        Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait coutume de répondre :

    - Qui sait? Peut-être! peut-être!

        Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille chose, et miss Barbara répéta d'un air malin :

    - Peut-être, ma chère enfant, peut-être!

        Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie ; elle ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.

        Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait. Elle disait qu'elle le refaisait elle-même chaque jour, de grand matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.

        La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et de surprendre les mystères du pavillon.

    La fée aux gros yeux

        
        Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée étroite, sinueuse et toute noire!

    - Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.

        Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées.

    - Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma journée entière vous est consacrée; le soir m'appartient. Je l'emploie à travailler pour mon compte.

    - Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours?

    - Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.

    - Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant? Le latin? Le grec?

    - Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.

    - Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?

    - Je regarde ce que moi seule je peux voir.

    - Vous voyez quoi?

    - Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi, et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un chagrin pour vous.

    - C'est donc bien beau, ce que vous voyez?

    - Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans vos rêves.

    - Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!

    - Non, mon enfant, jamais! Cela ne dépend pas de moi.

    - Eh bien, je le verrai! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez vous, et vous ne me mettrez pas dehors.

    - Je ne crains pas votre visite, vous n'oseriez jamais venir!

    - Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats?

    - Il faut de la patience et vous en manquez absolument.

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